19.05.2008

Intuition intellectuelle et cosmologie

Tiré de La révolution organiciste, entretien sur les nouveaux courants scientifiques, Roberto Fondi, éd. Labyrinthe, pages 49-51:

Or, le fait que la science moderne ne puisse pas parvenir à connaître le vrai visage de l'être, ne signifie pas que celui-ci soit inaccessible aux capacités cognitives résidant en l'homme : chez ce dernier, en effet, il n'y a pas que les organes des sens et le psychisme imaginatif, raisonneur et calculateur. Il y a aussi ce que René Guénon a appelé ''intuition intellectuelle'', et qui est de nature éminemment spirituelle.

Cette intuition intellectuelle est un type d'expérience cognitive qui, tout en étant immédiate comme l'acte de l'intuition, ne présente rien de ce qui caractérise les ''ravissements mystiques'', le côté confus, extatique et pathétique. Elle est au contraire lucide comme le procédé logico-mathématiqes le plus impeccable. Cette connaissance, qui procède par identification du sujet et de l'objet, par assimilation du connu au connaissant - Aristote disait qu'un être est tout ce qu'il connaît - est indissociable d'une anthropologie traditionnelle bien précise, fondée sur la distinction essentielle du ''Soi'' et du ''moi'', de la personnalité et de l'individualité, et d'une doctrine des états multiples de l'Etre., sur lesquelles je ne peux malheureusement pas m'étendre aussi. Disons qu'il faut bien comprendre que ce n'est pas, évidemment, en tant qu'individu usant de la faculté mentale que l'homme peut parvenir à la connaissance métaphysique.

A propos de l'intuition intellectuelle ou encore ''intellect transcendant'', Guénon écrit en effet : ''L'intellect transcendant, pour saisir directement les principes universels, doit être lui-même do'rdre universel ; ce n'est plus une faculté individuelle, et le considérer comme tel serait contradictoire, car il ne peut être dans les possibilités de l'individu de dépasser ses propres limites, de sortir des conditions qui le définissent en tant qu'individu. La raison est une faculté proprement et spécifiquement humaine ; mais ce qui est au-delà de la raison est véritablement 'non-humain' ; c'est ce qui rend possible la connaissance métaphysique, et celle-ci, il faut le redire encore, n'est pas une connaissance humaine. En d'autres termes, ce n'est pas en tant qu'homme que l'homme peut y parvenir ; mais c'est en tant que cet être, qui est humain dans un de ses états, est en même temps autre chose et plus qu'un être humain ; et c'est la prise de conscience effective des états supra-individuels qui est l'objet réel de la métaphysique". Le réveil en l'homme de l'intuition intellectuelle lui fait retrouver le "sens de l'éternité", lui fait percevoir que "tous les états de l'être, envisagés dans leur principe, sont en parfaite simultanéité dans l'éternel présent". C'est là un point fondamental, sur lequel il faut insister, n'en déplaise à la mentalité profondément historiciste de l'homme moderne: "Celui qui ne peut sortir du point de vue de la succession temporelle et envisager toutes choses en mode simultané est incapable de le moindre conception de l'ordre métaphysique''. A l'inverse, celui qui en est capable peut espérer accéder à un état de conscience universelle, participant de la ''permanente actualité'', de cet ''Instant'' - cosmologiquement insaisissable, métaphysiquement illimité et coextensif à la Possibilité Totale elle-même - sur lequel insistent toutes les écoles de sagesse du monde traditionnel.

C'est précisément de la connaissance dont nous parlons, donc fondée sur l'intuition intellectuelle, qu'est dérivée une vision du monde unitaire - une cosmologie au sens antique du terme - qui peut-être retrouvée, fût-ce sous différents revêtements, dans toutes les traditions sapientielles de l'humanité prémoderne. Cette cosmologie a marqué tous les aspects de la vie communautaire : de la politique aux arts, de la guerre aux rapports entre les sexes. C'est elle qui constitue le noyau culturel de ce que des auteurs comme René Guénon ou Julius Evola ont appelé "Tradition".

18.05.2008

Drogues: anges et démons, union et délitement

Extrait du Destin du monde d'après la tradition shivaïte d'Alain Daniélou:

Chacune des substances qui forment la matière correspond à un graphe, une entité exprimable par un diagramme, une formule mathématique ou chimique. Comme nous l'avons vu il existe une conscience, une individualité qui régit chaque formation, chaque conglomérat, chaque aspect de la matière. Les substances qui composent les êtres vivants correspondent à des formules complexes. L'être vivant est une usine biochimique et les phénomènes de la perception, de la sensation, du plaisir, de la douleur, de la mémoire et même de la pensée peuvent être considérés comme des réactions dues à l'activité de certains composants qui agissent sur les cellules de notre système nerveux et de notre cerveau. L'intrusion d'un excès de l'un de ces composants modifie, fût-ce temporairement, notre équilibre émotif, nos capacités de plaisir ou de souffrance, d'action, de lucidité, de mémoire, de perception, notre joie de vivre ou nos états dépressifs.

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 Ces substances que nous pouvons appeler des drogues, des calmants, des stimulants, ne sont pas des produits neutres. Comme toutes les composantes de l'être vivant elles correspondent à des entités issues du plan divin et douées d'une personnalité, d'une conscience, d'une autonomie. Nos états d'âme sont dus aux aléas d'une sorte de guerre entre des armées de molécules correspondant à des êtres subtils. L'agression de l'un de ces esprits chimiques sur l'être humain n'est pas différente de celle d'un démon ou d'un ange. Il s'agit d'une possession. C'est pourquoi le drogué n'est plus le maître de lui-même. Il peut détester la drogue qui s'impose à lui malgré lui. Il existe un esprit du tabac, un esprit du chanvre, un esprit du peyotl, un esprit du pavot, un esprit du vin qui, s'ils ne sont pas contrôlés, mènent leurs victimes à leur guise. Toutes les religions ont reconnu l'existence de ces forces subtiles et ont cherché à les amadouer. Il n'existe pas de religion dont les rites n'utilisent pas une substance enivrante. Il en subsiste toujours quelque chose, même si nous en avons perdu le sens. Nous buvons au succès d'une entreprise et le vin joue un rôle dans le rite chrétien. Les Amérindiens utilisaient le tabac pour sceller une alliance et pratiquaient des rites du peyotl très élaborés. Il existe un rituel des fumeurs d'opium, des cérémonies de thé. les rites du Soma qui provoque l'extase mystique, sont un élément essentiel des rites védiques et le dieu Soma occupe une place importante dans la panthéon aryen. En Occident Dionysos comme dieu du vin prendra la place du dieu Soma. Dans l'Inde c'est le Bhang (boisson de chanvre indien) qui est, de nos jours, consommé dans des assemblées de caractère rituel.

Lorsque les dieux veulent détruire un tyran maléfique ils lui inspirent la folie qui fait qu'il cause lui-même sa perte. les drogues font partie de leur armement. Leur intrusion irrationnelle et immodérée annonce la destruction de l'espèce à la fin du Kali Yugä.

Pour contrôler les esprits chimiques qui cherchent à prendre possession de nos facultés nous devons d'abord comprendre leur nature et les vénérer. Toute drogue est à la fois ange et démon. C'est en ritualisant l'emploi que, comme l'on fait toutes les cultures traditionnelles, nous pouvons en maîtriser ou en éliminer l'excellence.

Cinquième partie, la Mîmânsâ, l'approche religieuse, rituelle et mystique, pages 188-189.

17.05.2008

Le Nordland de Knut Hamsun (extraits de Pan)

Contempteur de la modernité et de l'âge industriel dont les fumées noires n'avaient jamais été alors aussi étouffantes, l'écrivain norvégien Knut Hamsun célébrait la nature sauvage quand ses congénères la mettait en coupe réglée. Un point important qui interdit l'interprétation angélique et naïve des textes de Hamsun dont on pourrait être enclin à pratiquer dès les premières lectures. Comme l'explique Alain de Benoist dans sa présentation du numéro 56 de Nouvelle Ecole consacré à l'écrivain  : "aussi est-ce d'abord à la société industrielle, à la modernité capitaliste et urbaine, au règne de l'argent que s'oppose son réalisme lyrique. Mais on aurait tort de voir en lui un romancier ''populiste'' ou un simple chantre bucolique de la terre ''qui ne ment pas''. Certes, la nature est chez lui un recours. Mais c'est une nature sauvage, aussi sauvage que peuvent l'être les bêtes et les hommes. Et son mode narratif, héritier des traditions orales, est un mode où la nature, le paysage, les choses inanimées elles-mêmes, loin de jouer le rôle d'un décor, interagissent avec les comportements, les sentiments et les idées''. Ce dernier point explique l'intention d'insérer des peintures de Theodor Kittelsen entre les différents extraits du roman. Cet alter-ego pictural de Hamsun partageait son oeuvre entre une composition néo-romantique des paysages norvégiens représentés dans toute leur mélancolique beauté et des illustrations de contes populaires dans la lignée de ses contemporains Gustave Doré, Arthur Rackham ou encore Ivan Bilibin.

Pan suit l'histoire narrée à la première personne du Lieutenant Glahn, qui comme l'albatros de Baudelaire ne peut accomplir son être que dans les cieux solitaires de la vie dans le Nordland sauvage accompagné de son chien Esope mais perd de sa superbe, se retrouve à la merci des hommes (et surtout des femmes!) dès qu'il met un pied dans leur monde.

 (Pages 6-7) De ma hutte, je pouvais voir un fouillis d'îles, d'îlots et de récifs, un peu de la mer, quelques cimes de montagnes bleuâtres, et derrière la hutte s'étendait la forêt, une forêt immense. La senteur des racines et des feuilles m'emplissait de joie et de gratitude, de même que le fumet gras du pin qui rappelle l'odeur de la moelle ; dans la forêt seulement tout s'apaisait en moi, mon âme devenait égale et se gonflait de puissance. Je marchais jour après jour par les croupes boisées avec Esope à mon côté et je ne désirais rien de plus que de pouvoir continuer à marcher jour après jour, bien qu'il y eût encore de la neige et de la boue molle sur la moitié de la campagne. Mon seul camarade était Esope, mon chien, que je tuai plus tard d'un coup de fusil.

Souvent, le soir, quand je revenais à la hutte après ma chasse, le tiède sentiment de mon foyer pouvait me parcourir de la tête aux pieds, jeter mon être intime dans de suaves frémissements et, tout en marchant, je bavardais avec Esope, lui disant combien nous étions heureux. "Alors, nous allons allumer le feu et nous faire griller un oiseau dans l'âtre, disais-je, qu'est-ce que tu en penses ?" Et quand tout cela était fait et que nous avions mangé tous deux, Esope rampait à sa place derrière l'âtre, tandis que j'allumais ma pipe, m'étendais pour un moment sur ma couchette et prêtais l'oreille à la rumeur diffuse de la forêt. Il y avait dans l'air un faible courant, le vent portait contre la hutte et je pouvais entendre distinctement le pleurnichement du coq de bouleau loin là-bas sur la hauteur. A part cela, tout était silence.

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(Pages 12-13) En revenant chez moi, je tirais toujours un oiseau ou un autre et les mettais dans mon carnier. Je m'asseyais et attachais Esope. Une lieue en-dessous de moi je voyais la mer ; les parois des montagnes étaient humides et noires de l'eau qui ruisselait au long d'elles, s'égouttait et ruisselait avec la même mélodie ténue. Ces petites mélodies au loin dans les montagnes m'abrégèrent maintes heures, tandis que je restais là à regarder autour de moi. Cette petite musique sans fin murmure ici dans sa solitude, pensai-je, et personne ne l'entend et personne ne pense à elle, et pourtant elle murmure ici pour elle-même tout le temps, tout le temps ! Et je ne trouvais plus que la montagne fût tout à fait déserte, puisque j'entendais ce murmure. De temps à autre il survenait quelque événement: un coup de tonnerre ébranlait la terre, un bloc de roche se détachait et dévalait vers la mer, laissant après lui un chemin de pierre pulvérisée ; au même instant Esope tendait le museau au vent et flairait avec étonnement cette odeur de roussi qu'il ne comprenait pas. Quand l'eau de fonte des neiges avait creusé des crevasses dans la montagne, il suffisait d'un coup de fusil ou même d'un simple cri bref pour détacher un gros bloc et le faire basculer.

Une heure pouvait passer, peut-être davantage. Le temps allait si vite, je détachais Esope, jetais mon carnier sur l'autre épaule et me mettais en route pour rentrer. Le jour déclinait. En bas dans la forêt, je retrouvais invariablement mon vieux sentier connu, un étroit ruban de sentier avec les courbes les plus extraordinaires. Je suivais chaque courbe et prenais mon temps, rien ne pressait, il n'y avait personne qui m'attendît à la maison. Libre comme un souverain, j'allais et flânait dans la forêt paisible tout aussi lentement qu'il me plaisait. Tous les oiseaux se taisaient, seul le coq de bouleau chantait, très loin ; lui, il chantait toujours.

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(Pages 13-14) Calme et silence de tous côtés. Je reste couché toute la soirée et regarde par la fenêtre. A cette heure, un éclat féerique revêtait les champs et la forêt, le soleil s'était couché et teignait l'horizon d'une lumière rouge, onctueuse, qui s'étalait comme de l'huile. Le ciel étaient de toutes parts ouvert et pur, je regardais fixement dans cette mer de clarté, et c'était comme si je me trouvais face à face avec le fond du monde et comme si mon coeur s'y sentait chez lui et battait à l'unisson. Dieu sait, pensais-je à part moi, pourquoi l'horizon s'habille ce soir en lilas et en or, Dieu seul sait s'il ne se donne pas une fête dans le monde, une fête de grand style, avec musique des étoiles et promenades en barque au fil des fleuves. Cela en a tout l'air ! Et je fermais les yeux et je prenais part à cette promenade en barques, et des pensées, l'une après l'autre, voguaient à travers mon cerveau...
J'errais et observais comment la neige devenait de l'eau et comment la glace se délitait. Plus d'un jour je ne tirais pas même un coup de fusil, quand j'avais déjà assez de vivres dans ma hutte, je ne faisais qu'errer de côté et d'autre, dans ma liberté, et laissais le temps passer.
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Pendant que je mangeais, j'étais couché sur la terre séchée. Le silence s'étendait sur la terre, rien qu'un doux murmure de l'air et le chant d'un oiseau ou d'un autre. J'étais couché et regardais les branches qui ondoyaient doucement dans le courant d'air, ce petit vent accomplissait sa tâche : il portait le pollen de branche en branche et emplissait chaque innocent calice ; toute la forêt était dans le ravissement. Une chenille verte, une arpentueuse, chemine, en faisant le gros dos, le long d'une branche, chemine sans arrêt, comme si elle ne pouvait se reposer. Elle ne voit presque rien, bien qu'elle ait des yeux, souvent elle s'arrête, dressée verticalement, et tâtonne dans l'air à la recherche d'un point d'appui ; elle a l'air d'un bout de fil vert qui pique une couture le long de la branche à points lents. Ce soir elle sera peut-être arrivée à l'endroit où elle doit aller.
Toujours le silence. Je me lève et marche, me rassieds et me relève. Il est environ quatre heures ; quand il sera six heures je retournerai chez moi et verrai si je rencontre quelqu'un. Il me reste encore deux heures et pourtant je suis déjà un peu agité et j'époussète les brins de bruyère et de mousse de mes vêtements. Je connais les endroits où je passe, les arbres et les pierres sont là, comme auparavant, dans la solitude, les feuillent bruissent sous mes pieds. Ce murmure monotone et ces arbres et ces pierres bien connus, c'en est trop pour moi, je me sens plein d'une étrange gratitude, tout fait amitié avec moi, tout se confond avec moi, j'aime tout. Je ramasse une branche sèche et la tiens à la main et la regarde, tandis que je suis assis et pense à mes petites affaires ; la branche est presque pourrie, sa pauvre écorce me fait impression, une pitié envahit mon coeur. Et quand je me lève et m'en vais, je ne jette pas la branche, mais je la pose par terre et reste là et me sens de l'affection pour elle ; finalement je la regarde une dernière fois avec des yeux humides avant de l'abandonner.
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(Pages 24-25) Quelques jours passèrent du mieux qu'ils purent, mes seuls amis étaient la forêt et la grande solitude. Grand Dieu ! Je n'avais jamais éprouvé l'impression d'être plus seul que le premier de ces jours. C'était le printemps en plein, j'avais trouvé des stellaires et des mille-feuilles dans les champs et le pinson et le rouge-gorge étaient arrivés, je connaissais tous les oiseaux. [...]
Il commençait à ne plus y avoir de nuit, le soleil plongeait à peine son disque dans l'océan et remontait, rouge, rénové, comme s'il était descendu pour boire. Comme il pouvait m'arriver des choses extraordinaires pendant les nuits ! Personne ne le croirait. Si Pan était perché dans un arbre et me regardait, quelle conduite tiendrais-je ? Et s'il avait le ventre ouvert et s'il était recroquevillé de telle sorte qu'il fût assis comme s'il buvait dans son propre ventre ? Mais il ne faisait tout cela que pour loucher de mon côté et m'observer, et tout l'arbre tremblait de son rire silencieux quand il voyait que toutes mes pensées s'emballaient et m'emportaient. De toutes parts cela bougeait dans la forêt, les bêtes flairaient, les oiseaux s'appelaient, leurs signaux emplissaient l'air. Et c'était l'année des hannetons, leur bourdonnement se mêlait à celui des papillons de nuit, on entendait comme des questions et des réponses chuchotées tout alentour dans la forêt.
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(Pages 70-71) J'étais joyeux et las, toutes les bêtes s'approchaient de moi et me considéraient, sur les arbre à feuilles étaient posés des coléoptères et des "scarabées onctueux" se traînaient sur le chemin. Soyez les bienvenus, pensais-je. L'atmosphère de la forêt allait et venait à travers mes sens, je pleurais de tendresse et j'en étais absolument joyeux, j'étais éperdu d'actions de grâce. Toi, bonne forêt, mon foyer, paix de Dieu, je dois te dire du fond de mon coeur... Je m'arrête, me tourne dans toutes les directions et nomme en pleurant les oiseaux, les arbres, les pierres, l'herbe et les marais par leur nom, je regarde autour de moi et je les nomme en litanies. Je lève les yeux vers la montagne et pense : Oui, me voilà ! Comme si je répondais à un appel. Tout là-haut, les émerillons couvaient, je connaissais leurs nids. Mais la pensée des émerillons couvant là-haut dans la montagne emportait ma fantaisie vers les lointains.
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(Pages 85-86) Je suis dans la montagne et la mer et l'air murmurent, cela bouillonne et gémit horriblement dans mes oreilles à cause du temps et du vent. Des jaegt et des jagt sont en vue très loin, leurs voiles au bas ris, il y a du monde à bord, ils doivent bien aller quelque part, et Dieu sait où iront toutes ces vies, pensé-je. La mer se soulève en l'air en écumant et chancelle, chancelle, elle est comme peuplée de grandes figures furieuses qui écartent leurs membres et braillent l'une contre l'autre ; non, c'est une fête parmi dix mille démons sifflants qui renfoncent leur tête dans les épaules et tournent en rond, fouettant la mer en mousse du bout de leurs ailes. Loin, loin là-bas, il y a une roche à fleur d'eau, et de cette roche se lève un triton blanc : il secoue sa tête derrière un bâtiment carré qui, mangé par la mer, fuit devant le temps, vers le large, hoho ! vers le large, là-bas vers l'Océan désert...
Je me réjouis d'être seul et que personne ne puisse voir mes yeux, je m'adosse avec confiance à la paroi du rocher et sais que personne ne peut rester à m'examiner par derrière. Un oiseau plane au-dessus de la montagne avec un cri cassé ; au même moment un bloc de roche se détache à quelque distance et déboule vers la mer. Et je reste là, tranquille, un temps, je m'abandonne au repos, une sensation tiède de confort tressaille en moi, pour ce que je puis rester avec une telle sécurité à l'abri, pendant que la pluie continuait à tomber dehors.
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(Page 95) La première nuit de fer.
A neuf heures le soleil se couche. Une obscurité lasse s'étend sur la terre, un couple d'étoiles sont visibles ; deux heures après, on voit un reflet de lune. Je vais dans la forêt avec mon fusil et mon chien, je fais une flambée et la lueur de mon brasier brille entre les troncs des pins. Il n'y a pas de gelée.
La première nuit de fer ! dis-je. Et une joie bouleversante et véhémente - joie de la saison et joie de l'endroit - me secoue étrangement...
Un toast, ô hommes et bêtes et oiseaux, en l'honneur de la nuit solitaire dans les bois, dans les bois. Un toast pour les ténèbres, et le murmure de Dieu parmi les arbres, pour la douce et simple harmonie du silence dans mes oreilles, pour les feuilles vertes et les feuilles jaunes ! Un toast pour le bruit de la vie que j'entends, un museau reniflant l'herbe, un chien qui flaire à ras de terre ! Un toast impétueux pour le chat sauvage ramassé sur sa gorge, qui vise et se prépare à bondir sur un moineau dans les ténèbres, dans les ténèbres ! Un toast pour le calme miséricordieux sur le royaume de la terre, pour les étoiles et pour le croissant de la lune, oui, pour elles et pour lui !...
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(Page 126 - fin) Et le jour passe, mais le temps ne bouge pas.
Voilà, j'ai écrit ceci pour mon seul plaisir et je me suis amusé du mieux que j'ai pu. Aucun souci ne me presse, je me languis seulement vers ailleurs ; où, je ne le sais pas, mais très loin, peut-être en Afrique, aux Indes. Car j'appartiens aux forêts et à la solitude.